Pousser. Etendre ses bras. S'étirer et voir toute la place qu'on prend. Voir la place qu'on a. Ceux qui sont là, qui vous accompagnent. Ceux qu'on accompagne. La place qu'on leur donne. Ou qu'on veut bien leur accorder. (et celle qu'ils prennent sans qu'on s'en aperçoive). Ouvrir (ou fermer) sa porte. Avoir le choix de choisir de mener sa barque. Ou de se laisser porter par le courant. Choisir une place. Et savoir qu'elle peut ne pas être définitive. Prendre le risque de se sentir bien dans cet endroit. Avec ceux-là. Etre au clair avec toutes les possibilités connues -ou inconnues- mais reconnaître dans toutes ces "offres" quel est son chemin propre. Celui-là où on apposera ses empreintes. Nos empreintes à nous deux. Entrevoir les chemins respectifs de nos enfants. Etre heureux d'apercevoir tous ces chemins qu'il reste à parcourir. gravir!
Celui-là coule entre mes jambes. Avoue que plus rien ne subsiste. Je marche dans ce sang melé de larmes. Larmes de sang, larmes de haine, larmes de honte.
Quelques heures avant, je croquais dans ces cerises. Rouges, juteuses. Pécheresses.
Tout chez moi se contracte, tout mon corps, tous mes esprits s'expriment. Expressions de sang, de haine, de honte, etc... De la colère aussi. Rouge colère, comme les cerises. Elles m'avaient pourtant à la fois prévenue et cajolée. Alors la douleur est sucrée. Je me regarde dans la glace. Livide, sans rouge aux joues. Une femme vide de tout. Vide de sang, vide d'illusion, vide d'espoir. Suis-je bien réelle? La douleur me confirme que oui.
Le disque s'est rayé. Je me regarde encore. Sur mon reflet blafard coulent des larmes de sang tout au long de mes joues, tout le long de ces jours. J'y passe mes mains comme pour tout effacer. Mes yeux, mes joues et maintenant c'est le temps qui coule. Je scrute aujourd'hui ce visage, à l'affût de larmes de sang séché. mais rien. J'y vois bien des cicatrices. Point de larmes, point de sang. Le vent, le temps les a emporté.
Je sais déjà ce que je ferai demain matin en y arrivant. J'irai dans sa chambre. regarder ses mains puis son visage. Réajuster ses yeux pour qu'ils soient bien clos. Ensuite, je m'affairerai dans la pièce, jeter tout ce qui n'a plus de raison d'y être, rangerai la couverture et le couvre-lit dans le placard. Replierai le drap comme il le faut. Entre-ouvrir la fenêtre, tirer les rideaux mais pas trop. Laisser -quand même- un peu de clarté entrer. Jauger l'aspect de la chambre. Approcher encore une chaise du lit. Trouver l'ensemble correct.. Et enfin. Enfin autoriser mon humanité et ma sensibilité sortir un peu. Prendre l'anti-recul en plein dedans. Voir cet humain sous mes yeux, qui n'est plus. Revoir ma hurlante de son vivant. Me dire que c'est bien fini. Qu'elle en a fini de tous ces maux. Et peut-être bien me dire que, c'est mieux ainsi... Monter quelques marches pour rejoindre l'infirmerie. Prendre le chiffon. Effacer son nom du tableau. Son nom de soins. Son nom en traitement et autres attentions. Vider le dossier. Gommer les lettres du carton. Accompagner le médecin pour le certificat qui attestera que "c'est bien fini". Recevoir son fils, l'entourer, sans l'entourer. [de trops]. De trop de mots, de trop de maux supplémentaires. Acquiescer sur les "un peu trop rapide", "je ne m'y attendais pas aussi tôt". Et passer le reste de la journée dans la pesanteur des moments.
J'aime cette artiste, je suis allée la voir en concert il y a deux ans passés. Ses mots me confortent tout comme les mélodies. Dans une atmosphère particulière, à la fois légère et pesante à la fois. J'aimerai réussir à écrire cette légèreté, à mettre les termes exacts sur ce que je veux dire, sur ce que je sens et ressens. Je suis, je vis comme dans le brouillard épais d'hier matin et le soleil attend patiemment derrière. Face à une évidence que j'ai peu à peu entourée de coton, pour la rendre plus confortable, atténuer ce qu'elle avait à signifier. Je l'ai mise dans une parcelle éloignée de mon esprit pour avoir l'esprit tranquille. Pour sauver mon apparence, pour me sauver de mon attachement à cette apparence. Seulement, une évidence, c'est plus fort que le reste. Que les barrières que je lui ai mises dans les jambes. Elle m'a rattrapée et a dressé le miroir juste devant la face. Comme un rayon de soleil en plein visage. Un écriteau géantissime rouge sur blanc avec inscrit "DANGER". Là voilà mon évidence: j'ai eu l'occasion de me mettre en danger, remettre en question mes limites, mes interdits, et mes aquis aussi. Dois-je continuer à prendre le risque ou pas?
Thinking about you~Norah jones
Il y a encore peu de temps, je n'envisageais pas de vivre sans ce danger. Disons aussi que jusqu'ici, je ne l'avais pas vu sous cet angle.. Les faces à faces- aussi courtois qu'ils aient été - ont eu un effet révélateur. Une mise à nu réciproque aux travers de sous-entendus pas si dissimulés que ça. Une prise de conscience de mes limites face aux limites de l'autre. Le dernier face à face a soulevé une question qui me fait supposer que je peux me mettre en danger, à savoir quelle résistance ont mes limites. Et je ne souhaite pas les tester. Non, je ne suis pas joueuse. L'appréhenson du danger me fait stopper? (hé hé je n'ai pas dit reculer!!!). Yép. Oui, je refuse de faire une sorte de marche arrière, de marcher à nouveau dans des pas devenus trop petits pour moi, dans des empreintes sèches depuis un moment. Cette voie sans issue n'est plus pour moi.
L'évidence me dit que je peux faire autre chose, d'une autre manière. D'une manière réfléchie. Pour ne pas perdre.
Ou bien alors, je suivrai l'exemple de Norah lorsqu'elle dit I guess it's time for me to let you go..
En fin de semaine dernière, j'apprenais le départ (comprenez décès) d'une résidante. Celle-là que j'avais décrit sommairement il y a un moment déjà. C'est avec l'une d'elles que j'ai commencé à écrire sur ma profession. Ses yeux gris, ses gestes esquissés, ses sourires, ses coups de gueule. Elle est partie pendant la nuit. Outre sa maladie dégénérative, elle avait la chance encore de marcher, de s'habiller - même partiellement - de discuter, d'avoir le plaisir de rire, de manger -sauf la soupe, ça elle ne pouvait pas la blairer - ... Elle a eu la chance [attendez un peu avant de voir rouge] de ne pas se dégrader physiquement, ne pas devenir totalement incontinente, ne pas avoir d'escarre,... Alors c'est mieux ainsi, se dit-on tout bas... C'est mieux ainsi. C'est mieux.
Mais y a-t-il un bénéficiaire du mieux? Sa famille?!? J'imagine déjà sa fille aimante et pleine de culpabilité me sauter au visage en murmurant cette supposition. Nous, soignants? Je me pose la question depuis. Y a-t-il quelquechose que j'aurai pu oublier, mal faire, ... manquer de vigilance la veille de son décès?... Non.
Sa voisine de table la cherche, parce qu'affectivement, elles avaient tissées des liens. Elle me manque aussi. Son sens de la répartie, ses mots pouvant mettre mal à l'aise mais masquant juste le manque. Manque d'idée, manque d'autres mots. C'est mieux ainsi. Elle ne connait pas - sa famille ne connaitra pas - les souffrances liées à la dégradation physique. Est-ce une chance? Non. Bien entendu non. Puisqu'elle n'est plus là. Il y a souffrance, quoiqu'il arrive. Elle est brutale aujourd'hui par son départ soudain -inattendu- ... Alors qu'est-ce qui est le mieux? dites moi..
Il n'y a pas de réponse. Mais j'ai mes réponses. Pour moi. Soignante. Infirmière.
Le mieux est de continuer. Continuer d'être là pour eux, avec eux, ceux-là qui restent. Même si. Même s'il y a des "mêmes si". Même si Madame nous appelle 10 fois dans la journée pour des soucis irréels de tuyauterie. Même si je salue gentiment le résident squatteur du RdC et qu'il me répond 'merde". Même si je me prend une claque sur la main dès le matin parce qu'une autre a de légers soucis de persécution et ne veut pas prendre son traitement.
Continuer parce que, curieusement génialement, les "récompenses", ce sont ces mêmes personnes parfois pénibles qui les donnent. Ces sourires, ces "merci Madame" inespérés, ces mains qui me retiennent. Ces petits éclats d'humanité remplissent de joie l'infirmière et font avancer mon moteur, m'accompagnant et m'armant pour traverser d'autres moments moins faciles.
Voilà quelques temps que ça me travaille, et ce matin, alors que j'avais les mains dans la terre, je me suis dit "c'est aujourd'hui". Je plante, je sème, je jardine du haut de mon 2ème étage. Prochainement, je pourrais prendre de belles photos, autres que celles prises avec un téléphone. Autres que celles dont on attend impatiemment le développement chez le photographe.
Je souhaite partager mon balcon, mes expériences, mes pousses, mes ratages, mes attentes botaniques ici , dans "Les Mains Vertes".
J'espère vous y retrouver et apprendre davantage en chlorophylle!
Et même si vous n'avez pas la main verte, si vous êtes plutôt potager, ou encore fleurs coupées, vous y serez les bienvenus, promis!
Le bout du chemin s'est tant éloigné que l'allée ce matin parait interminable. A mesure que j'avance, je vieillis passablement, et mes jambes qui me portent péniblement, me le rappellent. A mesure que mon souffle se raccourcit, l'obscurité envahit les quelques cellules restées pures et bouche tout l'horizon. Je rampe. Mon squelette a 100 ans, mon âme est lourde d'abandon et ma tête.. Ma tête menace de se perdre pour un jamais, pour un toujours.
Une petite lumière, tout ce qu'il reste du tout.
Dans cette petite aube, sont concentrés quelques petits morceaux de vie: Des bras chaleureux qui me retiennent à la surface alors que je m'agrippe à mon radeau couleur aubergine, ma camisole. Des yeux que je ne veux qu'embrasser pour mieux les clore, les empêcher de voir, de me regarder, les protéger.
Laissez moi au milieu des fleurs, laissez moi faner comme elles.
Pendant la petite aube quelque chose s'est produit. Inexistant jusqu'ici.
Me voilà ré-embarquée par Norah Jones. Le calme de ses mélodies. Le climat qu'il s'en dégage.
Un aperçu?
Elle est importante cette Norah là. Même si elle n'est pas la seule à m'accompagner au quotidien. Et oui, j'ai tout plein de mélodies en tête, des gaies, des tristes, des neutres, des "qui ont la pêche", des mélodies parasitaires..
Comme des souvenirs parasitaires?
Le souvenir a la main mise sur moi, tandis que je me rappelle ses mains.. Se rappeler? Pas nécessaire. Les mains du souvenir me sautent à la gorge, tentent de m'étouffer jusqu'à ne plus y voir clair. Les souvenirs malhonnêtes, tiens pourquoi donc? parce qu'ils se modifient au cours du temps, arrondissent les angles, atténuent mes douleurs, endorment les rancunes et digèrent les rancoeurs. Un souvenir est capable de tout. De vous faire gober n'importe quoi. Il passe maître dans l'art de la métamorphose. Selon le lieu, le moment, et la personne qui l'évoque. Je le blâme beaucoup oui, parce qu'il ne m'aide pas souvent. Alors que, par endroit, il me rend des services. Il m'apprend - à mes dépends - qui je suis, comment je fonctionne, etc... Me souvenir me permet aujourd'hui de réajuster (j'adore ce mot!!) R-E-A-J-U-S-T-E-R, face à des situations similaires rencontrées par le passé. Le souvenir peut aussi être une forme digérée, édulcorée des regrets et autres remords...
Comment lire dans mes, tes, ses, ces souvenirs sans les interpréter et parvenir à trouver des réponses justes, appropriées, différentes aujourd'hui?
Alors tant mieux pour un peu, qu'ils soient malhonnêtes. Qu'ils modifient un peu ce passé parfois lourd à porter, souvent impossible à revivre ou à ressasser sous peine d' Hospitalisation d'Office en psychiatrie.
Evidemment regarder en arrière ces souvenirs là me font dire "ça ne sera jamais plus" et me font me sentir un peu plus grande, un peu mieux, avec une cage thoracique plus apte à respirer à fond. Parce que tout ce passé est bien derrière et même si persistent quelques regrets, je suis forte de l'avoir avec moi.
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