Je ne sais pas pour vous, mais lorsque je me couche le soir, je ressens fréquemment le besoin de faire un bilan mental de la journée.Relever les points positifs, les négatifs, les améliorations à fournir, etc...
Il y a donc ces journées qui, à peine entamées, font résonner en moi et jusque dans ma bouche des "j'aurai mieux fait de rester couchée".
Il y a ces autres jours où de brefs instants réussissent à embellir voire illuminer la totalité des heures.
Et il y a ce dimanche là.
Cette journée d'hier où la douleur de l'autre vibre si fort qu'elle fait écho en moi.
Cette douleur là qui m'attrappe les boyaux et me plaque contre un mur, m'empêche de penser et d'agir et me tétanise.
Les mains comme liées. Face à la douleur de l'autre.
Intolérable, insoutenable.
Je sors de la chambre, je m'enfuis, je cours presque, je me cramponne à mon chariot comme à un alibi pour m'emmener en un endroit plus isolé. Je me sers un verre d'eau; face à la fenêtre, je peux voir le clocher de l'église. Les larmes viennent enfin me libérer, me soutenir et m'accompagner.
J'ai craqué.... mais j'aurai préféré hurler aussi fort que l'autre criait sa douleur. Je n'ai pas pu.
C'est elle qui avait mal, pas moi. Moi, je suis celle qui fait mal, même si.
Même si je suis la soignante. Du beau verbe Soigner.
Je lui collerai bien des ailes d'anges à ce verbe. Soigner. Ce serait joli. Au moins.
ça aiderai à faire passer la pilule.
Mais la réalité était bien là, dans ses, non ces cris.
Je vous entend vous dire, vous qui êtes au fait des traitements antalgiques et autres palliatifs: "où est la prise en charge de la douleur là dedans??"
Elle est là. Mais ma soignée résiste. Elle a ses patchs morphiniques, son traitement avant les soins spécifiques. Mais non, elle n'est pas soulagée. Même pas somnolente. Elle a peu de bénéfice du traitement.
On se pose tous la question, on avance à tatons. Je me dis que la douleur n'est pas seulement dans ses abominables pieds. Sa douleur est planquée ailleurs, là où les traitements agissent moins bien. Logée dans son cerveau, dans son "psyché". La dedans, la morphine ne soulage pas.
Sa souffrance justement, c'est probablement d'être dans cette chambre qu'elle n'était pas capable de choisir. c'est ne plus pouvoir marcher sur ses abominables pieds. Ne plus communiquer clairement parce que là haut les connections ne se font plus, parce que l'audition a baissé et la vue aussi.
Elle ne sait plus saisir sa fourchette ni s'en servir pour porter les aliments à sa bouche. Déglutir, voilà une chose qu'elle sait encore tout juste faire.
Sa souffrance, c'est de ne plus être maître à bord, de ne plus posséder ce corps qu'elle habite encore et qu'elle traîne comme un fardeau. Ne plus être capable d'agir alors qu'il y a encore tant à faire.
Voir ces femmes en blanc, agir sur son corps sans pouvoir leur dire si ce qu'elles font lui fait du bien ou pas.
Alors ces douleurs, vous comprendrez bien qu'elle ne peut pas les garder. Aussi, pour nous dire tous ses ressentis, tout ce qu'elle endure et combien ça lui est difficile, et bien, elle nous les hurle au visage.
Des fois qu'on comprendrait pas, Elle doit même en douter parfois, de notre compréhension.
Parce que soigner, c'est ce qu'on fait toutes ici, dans nos rôles respectifs. C'est ce que je suis venue faire en ce dimanche.
Mais je suis humaine et sensible. Et ses douleurs ont dépassé mes limites. Alors, je me demande après cela, comment puis-je encore prendre soin de ces personnes affaiblies, diminuées, si moi même je faiblis?
Je sais, je l'ai dit. Je suis juste humaine.
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